Description du document « LECONTE DE LISLE - Lettre autographe signée - Réflexions sur la poésie et l’art & l’Humanité et l’Education »
Leconte de Lisle, poète français (1818-1894). Chef de file du mouvement parnassien, élu à l’Académie française au fauteuil de Victor Hugo.
Lettre autographe signée à son vieil ami « Charles », Paris, 12 septembre 1860, 3 pages in 8.
Belle lettre de Leconte de Lisle qui exprime à son ami ses pensées sur la poésie et l’art, l’Humanité et l’Education.
« Tu es un brave et digne cœur mon cher Charles et si tu m’as conservé intacte ta vieille amitié, sois bien convaincu que celle que je t’ai vouée depuis 20 ans est toujours aussi vive, malgré l’incurable répulsion que tu éprouves pour les correspondances épistolaires. C’est aussi un de mes innombrables défauts, et je devrais, pour être fidèle aux lois de la nature humaine, te le reprocher d’autant plus amèrement ; mais je suis trop magnanime pour ne pas être indulgent à l’endroit de tes faiblesses, surtout quand je les partage […].
As-tu écrit la tragi comédie satirique pour le théâtre ? si oui, envoie la moi ; nous tenterons fortune à l’Odéon. J’en connais un peu le Directeur actuel, et il ne serait pas impossible que la chose réussit. Quant à tes grands drames, jamais aucun directeur n’en voudrait avec les développements schillériens que tu leur donnes. Notre public a de fort longues oreilles, mais elles communiquent au ventre et non au cerveau.
Pour mon humble part, sois persuadé que je n’abandonne en aucune façon la cause de l’humanité. C’est l’humanité qui s’abandonne elle-même. A son aise ! La poésie et l’art n’ont rien à faire dans le bourbier d’inepties et de lâchetés où elle s’enfonce d’heure en heure. Si la masse des soi-disant défenseurs de l’humanité est composée d’infectes brutes qui ont une horreur naturelle de la poésie et de l’art, ce n’est pas, ce me semble, une raison suffisante pour que nous devenions aussi bêtes qu’eux. D’ailleurs, on n’enseigne ni on ne convertit personne. On a renoncé fort sagement à la transmutation des métaux, et je crois qu’on ferait mieux de renoncer à la transmutation des âmes. La plus solennelle sottise qu’ait énoncée un homme de génie est cette affirmation de Leibnitz : « L’éducation est la maitresse de la vie ».
Hélas ! L’éducation ou rien, c’est exactement la même chose. Je serais curieux de connaitre le gaillard qui ait réussi à m’enseigner, dès l’enfance, qu’il ait bon d’égorger les gens pour les voler, et je serais plus curieux encore de rencontrer celui qui ait fait de Laconaire le plus vertueux des hommes.
Non ! Il y a des natures d’or et des natures de boue, et rien n’y fait ; il y a des peuples qui ne seront jamais qu’une bande de laquais, vils par instinct et insolents par boutades. S’en mêle qui voudra ; pour moi j’y ai renoncé, et je t’engage à en faire autant. Amen.[…]
J’enverrai dans peu un volume de Poésies barbares […]
Leconte de Lisle »
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